Le français en chiffres

    Invité du dernier colloque de l’Alliance Française, le Ministre des Affaires étrangères français, Dominique de Villepin, s’est plu à commenter des chiffes en apparence encourageants. Signalant que le français était aujourd’hui parlé davantage dans le reste du monde qu’en France, le ministre a observé, avec une certaine satisfaction, que 170 millions de francophones étaient aujourd’hui recensés alors qu’on en dénombrait 40 millions en 1883, année de fondation de l’Alliance Française. Réjouissons-nous toutefois avec réserve car l’analyse des chiffres nous donne une lecture différente. En effet, si on peut estimer, selon les informations de l'Université de Provence Aix-Marseille, que la population de francophones « natifs » dans le monde était d’environ 40 millions en 1883, cette même population est aujourd’hui seulement de 113 millions, selon les études récentes du Haut Conseil de la Fancophonie (HCF). La progression reste cependant importante.

    Pour arriver au chiffre approximatif de 170 millions de francophones, cité par le ministre, il faut ajouter les « utilisateurs occasionnels » de la langue, environ 60 millions récemment recensés par le HCF. Ceux-ci sont définis comme des personnes pour lesquelles « l'usage et la maîtrise du français sont limités par les circonstances ou les capacités d'expression ». Cette catégorie, absente de l’estimation de 1883, grossit considérablement les effectifs puisque l’évaluation de 1883 ne tient compte que des francophones « réels », locuteurs que le HCF définit comme ayant le français en « langue première, langue seconde ou langue d'adoption ».

   Au risque de comparer des pommes à des oranges, les paramètres d’estimation doivent être uniformes si on souhaite se faire une idée de la progression de la langue française au cours du siècle dernier. Si on étudie simplement l’évolution du nombre de francophones « réels », par exemple, on se rend compte que ce groupe a augmenté de 180%, un taux de croissance presque de moitié inférieure à celui de la population mondiale qui a progressé, elle, de 340% pendant cette même période. Loin de se réjouir, c’est l’alarme que le ministre devrait sonner.

Merci au multilinguisme

   Pour aider le français à maintenir sa place, les efforts de promotion de la langue à l’étranger par les Alliances françaises sont donc capitaux et l’importance – tout comme l’urgence – de leurs actions bien comprises au Ministère des Affaires étrangères (MAE). Les Alliances œuvrent dans le multilinguisme, un terrain d’action favorisé par le fait que la majorité de l’humanité parle plus d’une langue, une proportion qui surprend mais qui a sa logique. En effet, selon William Shetter, linguistique à l’université de l’Indiana, on estime que plus de la moitié de la population mondiale fonctionne dans la vie courante en utilisant au moins deux langues. Il suffit, pour corroborer cette observation, de prendre en compte les pays où une langue officielle, telle que le mandarin ou le hindi, doit être comprise et parlée par un grand nombre de ressortissants de ce pays, locuteurs de langues ou de dialectes variés.

   Dans le cas de la langue française, le multilinguisme permet ainsi d’incorporer dans le groupe des « parlants français », non seulement les locuteurs « occasionnels », mais aussi les « francisants », ceux qui, selon le HCF, « étudient ou ont étudié le français, et ont une connaissance, même limitée, de la langue ». En recensant ce groupe, on arrive dès lors à un total d’environ 280 millions de personnes qui ont des connaissances variables du français et qui peuvent communiquer à des degrés divers. Dans ce domaine, le réseau des Alliances Françaises joue un rôle de tout premier plan.

La francophonie, salut du français

   Sans le Québec et les provinces du Canada où la francophonie est enracinée, sans les voisins européens d’expression française, sans l’Afrique francophone, les pays du bassin méditerranéen, et quelques régions d’Asie, des territoires d’outre-mer éparpillés, sans ces partenaires qui ont institutionnalisé ou officialisé la langue française, celle-ci demeurerait d’un usage et d’un attrait restreints. Sans rayonnement international, sans retombée économique, sans bonification de l’emploi que la connaissance d’une autre langue peut apporter, la langue française serait reléguée à un rôle d’arrière plan. Les partenaires de la Francophonie procurent une dimension culturelle, économique et politique, un modèle semblable – bien que plus modeste – à celui du Commonwealth, et qui fait du français une langue vivante et internationale, parlée aux quatre coins de la planète.

   Le français, pour l’instant, reste en compagnie de douze autres langues « supercentrales », celles que des locuteurs de langues différentes utilisent généralement pour communiquer entre eux – selon la classification du sociologue hollandais Abram de Swann. Mais cette situation ne va pas nécessairement perdurer. Alors que l’anglais est devenu la nouvelle Lingua Franca, la seule langue « hypercentrale » de notre monde moderne, celle qui permet à son tour aux langues supercentrales de « connecter » entre elles, le français risque de tomber victime d’une croissance démographique qui lui est défavorable.

Défendre la diversité des regards et des langues

   L’actuel Ministre des Affaires étrangères tout comme son prédécesseur, Hubert Védrine, ont toujours semblé convaincus dans leurs déclarations que l’Alliance était un des plus efficaces promoteurs de la langue française. Mais pour « vendre » le français, il faut non seulement des moyens, mais faire preuve également d’ingéniosité dans sa mercatique, lui donner une certaine brillance, un renom, en faire un produit convoité en plus d’être utile. M. de Villepin vise haut. « Le français doit être la langue du respect, » a-t-il déclaré lors du dernier colloque de l’Alliance, « une nouvelle porte d’accès au Monde dans un environnement où la connaissance de plusieurs langues est de plus en plus nécessaire. Ensemble, nous défendons la diversité des regards et des langues ».

   Le défi est de taille. Malheureusement, il est mal communiqué sur le terrain d’action du MAE où ce précepte de pluralité culturelle est rarement relayé. Dans ses statuts, récemment remaniés, on note que l’Alliance Française de Paris se donne pour mission « … de rassembler à l’étranger les amis de la France, afin de maintenir ou de développer la pratique de la langue française et le goût des cultures francophones ». Issue à la fin du 19ème siècle d’un essor colonial dont elle fut l’un des outils les plus probants, l’Alliance française embrasse donc désormais le pluralisme et reconnaît la diversité et la richesse de ces nombreuses cultures qui, dans leur patrimoine commun, ont la langue française en partage. Mais dans les faits, l’Alliance est un promoteur timoré. En associant son nom à travers le monde à des manifestations presque exclusivement issues de la métropole française, ses actions n’attestent pas de sa mission de mettre en valeur les cultures de la francophonie.

   La francophonie est pourtant essentielle, la langue française ayant besoin de toute l’aide et de toutes les bonnes volontés qu’elle est capable de rassembler. Or, les alliés de la francophonie sont souvent dans des milieux minoritaires et les lignes de défense qu’ils forment pour soutenir la langue française sont fragiles. Leurs initiatives ont besoin d’être encouragées, leurs succès claironnés.

   À cette fin, l’Alliance française doit assumer la lourde responsabilité qui lui revient. De par l’implantation mondiale de son réseau, aucune autre organisation n’est mieux placée pour faire une promotion sans relâche des cultures qui profilent le contexte dans lequel la langue et ses locuteurs vivent. Et c’est dans ce cadre que la pertinence du français comme langue internationale et supercentrale pourra se justifier.